LES REQUINS DE FAKARAVA

October 5, 2019

 

Les problèmes sont plus ou moins réglés.

 

Démâter, je crois que c’est un des pires cauchemars du navigateur. Nous en étions pas loin et j’en tremble encore... Si le mât était tombé, cela signifiait probablement la fin d’un rêve ou du moins, une très longue interruption pour renflouer le compte en banque.

 

La météo a été clémente pour l’arrivée dans l’atoll de Fakarava et aussi pour les jours qui ont suivi. Heureusement, car il valait mieux fixer le mât avant que le vent se mette à souffler jusqu’à 35 noeuds dans les rafales. Une semaine après l’incident, Vagabond a retrouvé ses ailes. Tom a réussi à bricoler avec les moyens du bord et l’aide précieuse de Markus, le capitaine du voilier québécois Pinocchio. Tom a grimpé en tête de mât pour fixer la pièce réparée qui maintient le double étai[1].

 

Ça peut arriver, l’inox peut casser, nous allons consulter un expert pour savoir s’il y a une possibilité d’installer un système encore plus costaud. Mais, pour l’instant, le boulon monté sur un cardan tiendra pour les trois jours de navigation qu’il nous reste jusqu’à Tahiti.

 

 

En ce qui concerne le moteur, surnommé notre « chère diva lunatique » ou « moteur de merde » pour les plus intimes, j’entends mon capitaine qui parfois désespère, se met carrément à prier ou lâche quelques vilains jurons en « Schwyzerdütsch » et dit se réjouir d’enfin trouver un bon mécanicien à Tahiti... Depuis le Panama, la série des problèmes s’est enchaînée au point où il faut l’avouer, si Tom ne perd pas espoir, moi j’ai parfois envie de changer de moteur (pourtant il n’a que 7 ans et 700 heures au compteur !) ou carrément de bateau ! Cette fois-ci, il y aurait une mystérieuse prise d’air dans le système d’alimentation du diesel. Après avoir bien resserré toutes les connexions et changé les durites, le moteur s’enclenche et tourne plus ou moins rond, ne crions pas victoire trop vite, c’est un bonheur encore bien trop fragile et il faut reprendre confiance en lui...

 

Quelques mots à propos des atolls 

 

« Ni tout à fait la terre, ni tout à fait la mer, mais l’union des deux, comme offerte aux marins, dans un écrin d’azur, entouré d’immensité » (Bernard Moitessier)

 

« Ces îles tiennent à peine entre le ciel et la mer, mais je ne peux me lasser de leur beauté. » (Robert Louis Stevenson)

 

L'archipel des Tuamotu est composé de 78 atolls. Un atoll, c’est un ancien volcan immergé où il ne reste plus qu’un récif corallien en forme d’anneau entourant un lagon. La barrière de corail est fréquemment surmontée de longues bandes de sable ponctuées de cocotiers appelées motu. Pour schématiser, un atoll, c’est comme une île pleine d’eau. Certains atolls possèdent une ou plusieurs passes (les anciennes failles du volcan), ce qui permet de relier l’océan à l’intérieur du lagon et aux bateaux d’y entrer.

 

Dans les passes, le va et vient de la mer apporte au corail tout l’oxygène dont il a besoin pour s’épanouir. Les lagons grouillent de vie et les fonds marins sont d'une exceptionnelle richesse. Cette variété a fait des Tuamotu une des plus belles destinations pour la plongée sous-marine. Les eaux cristallines permettent d'y cultiver les célèbres perles noires, rares et uniques au monde. 

 

Avant l’époque du GPS, l’archipel des Tuamotu était réputé dangereux à cause de ses barrières de corail invisibles et son relief absent. Les navigateurs préféreraient faire un détour plutôt que prendre le risque d’approcher ces îlots qui forment comme une barrière entre les Marquises et Tahiti. Aujourd’hui, grâce au GPS et aux logiciels calculateurs de courant[3]naviguer aux Tuamotu est moins difficile. Il convient tout de même de faire preuve de beaucoup de vigilance, de traverser les passes au bon moment, de vérifier la météo pour se mettre à l’abri en cas de coups de vent et d’être très attentif aux hauts fonds et patates de corail même dans les lieux cartographiés.

 

Fakarava

 

Anneau corallien rectangulaire de 60 km de long sur 25 km de large situé à 450 km au nord-est de Tahiti, Fakarava est le deuxième plus grand atoll des Tuamotu. Classé réserve de biosphère de l’UNESCO, Fakarava, avec sa faune et flore sous-marine d’une rare abondance, est aujourd'hui mondialement reconnu pour la plongée sous-marine, qui est le vecteur économique principal de l'île. L'atoll est doté de deux passes : Garuae (au nord), la plus grande passe de la Polynésie Française (1,6 km de large) et Tumakohua au sud, appelée aussi Tetamanu.

 

  

La majorité des 855 habitants se concentre dans le village de Rotoava. Il compte deux magasins, une station-service avec supermarché, un dispensaire, une poste, une mairie[3], une école primaire (le cursus scolaire se poursuit à Rangiroa et Tahiti), un restaurant, deux snacks, une jolie église, quelques petites boutiques artisanales de coquillages et de perles. Les maisons sont pittoresques, les habitants nous saluent avec un grand sourire. L’atoll garde son charme et son authenticité. Il n’y a pas de grands hôtels, les touristes sont accueillis dans des pensions familiales.

 

Histoire de mesurer la longueur du motu et de nous dégourdir les jambes, nous louons des vélos. La route inondée de soleil n’en finit plus, on a mal au cul, les paysages deviennent presque monotones. 60 km à bicyclette ! Facile c’est tellement plat, mais quand au retour, t’as le vent sur le pif, tu finis par comprendre pourquoi ils louent aussi des vélos électriques ! 

 

Au « Fakarava Yacht Services », sur la jolie terrasse de la maison familiale, Stéphanie, Aldrik et leurs deux filles reçoivent les navigateurs, donnent une foule de renseignements, proposent différents services comme la lessive, la location de vélos, les transferts à l’aéroport, le wifi... On les remercie encore pour l’accueil chaleureux, leurs bons conseils en mécanique, nous redonnant un peu d’espoir avec notre moteur et le prêt de l’atelier pour que Tom puisse réparer la pièce du gréement... Nous avons connu plusieurs « Yacht Services », c’est de loin le meilleur et le plus sympathique ! 

 

 

Un jour, deux petits garçons sont dans l’eau et ils s’amusent avec un bâton, le papa explique : « Il ne faut pas taper sur les requins, c’est pas bien, ils sont gentils, tu peux leur faire mal... ». Les enfants sont entourés par des requins et moi qui n’ose même pas me baigner ? Ils n’ont pas le « syndrome des dents de la mer », il faut que j’en guérisse car aux Tuamotu, les requins font partie du décor ! 

 

Vagabond est mouillé devant le village de Rotoava sur 12 mètres de profondeur. La visibilité n’est pas très bonne, on ne voit pas le fond, donc je ne me baigne pas souvent, d’autant plus que l’eau est plutôt fraîche (26 degrés, je sais j’exagère !). Les oiseaux chassent en chantant, les poissons sautent hors de l’eau pour échapper aux grands prédateurs. Je redeviens comme une enfant qui s’émerveille devant un truc aussi bête qu’un simple poisson qui fait des bonds dans l’eau. Il m’en faut peu pour être heureuse ! Je m’amuse en jetant des restes de nourriture à l’équipe de nettoyage de la coque de Vagabond : les rémoras. Ce sont des drôles de poissons d’environ 60 centimètres de long, qui se collent à la verticale contre la coque grâce à leur tête aplatie. Ils accompagnent aussi les requins ou les raies Manta, en fait, se sont de vrais pots de colle ! 

 

Navigation dans le lagon

 

Le décor change rapidement lorsque la météo se gâche, en fait, un atoll c’est beau quand il fait beau, mais quand il ne fait pas beau... 

 

Les prévisions météo annoncent un fort vent du sud est (25 nœuds avec des rafales à 35 nœuds) pour la fin de la semaine. Nous levons l’ancre, elle est coincée sous une patate de corail, celle qui nous a empêché de dormir quand la chaîne l’enlaçait créant un bruit infernal. La prochaine fois, nous installerons des bouées pour relever la chaîne et éviter qu’elle ne s’emmêle dans les coraux.

 

Nous quittons le village de Rotoava pour nous diriger vers le sud de l’atoll où nous serons mieux abrités de la houle qui se forme dans le lagon lorsque le vent du sud souffle plus de 25 nœuds. C’est la pétole, nous enclenchons le moteur (qui fonctionne ! Quel bonheur !). Un chenal balisé traverse le centre du lagon et un second chenal longe les motus. Naviguer hors de ces chenaux est bien trop dangereux à cause des nombreuses fermes perlières et des patates de corail.

 

Comme c’est beau de naviguer dans un lagon ! Ça me rappelle les après-midis sur le lac de Neuchâtel. Ici, le mal de mer n’est plus qu’un lointain souvenir... Le paysage défile et chose incroyable, il y a même du réseau tout au long du trajet ! Quel luxe ! Il n’y a pourtant pas un chat, on pourrait s’arrêter et jouer le Robinson Crusoé moderne connecté sur les réseaux sociaux... Il y a 30 milles nautiques (55 km) de Rotoava jusqu’au sud, nous décidons de faire un arrêt au milieu du parcours. Ici, isolé de tout, un couple français s’occupe des navigateurs : gardiennage de bateaux, wifi, lessive, ...

 

Le mauvais temps 

 

Un vent du nord débarque sans prévenir ! Le ciel se couvre, il pleut, il vente, le temps est absolument dégueulasse ! Le mouillage n’est pas abrité, le vent crée une houle d’un mètre, un mètre et demi. Vagabond fait du rodéo : en haut, en bas, en haut, en bas ! Il tire sur sa chaîne qui fait un bruit épouvantable ! Aille ! Quand on se dit que notre maison flottante est tenue par une ancre reliée à une chaîne et que si ça venait à lâcher...

 

 

Vivre à bord d’un voilier, c’est vivre proche des éléments. La pluie, le vent, les mouvements, les bruits, nous ne dormons jamais comme dans une maison où confortablement installé, bien au chaud, tu regardes tranquillement la tempête qui fait rage dehors. Tout est trempé et humide et rien ne va sécher tant que le soleil ne sera pas de retour. Impossible avec notre annexe d’aller à terre et un bon capitaine ne laisse pas son bateau tout seul dans ses conditions. D’après les prévisions météos, nous allons passer une sale nuit mais finalement, elles se sont encore trompées, tout redevient plus calme, ouf. Le lendemain matin, le ciel est magnifique et nous levons l’ancre sous un soleil radieux pour les quelques derniers milles qui nous mènent à Hirifa. Mes yeux sont éblouis par tant de beauté ! Le sable est rose ! C’est la plus belle plage que je n’ai jamais vue ! Une carte postale en trois dimensions, l’image de mon fond d’écran d’ordinateur, j’y suis ! C’est magnifique ! 

 

D’autres voiliers sont venus se mettre à l’abri, nous sommes une quinzaine, mais il y a largement la place. Le voilier Pinocchio arrive avec la dernière lumière du jour et toute la troupe d’enfants est dans le mât et sur la baume, ils sont incroyables ! Épatant ! Sept gamins à bord d’un voilier en acier de 14 mètres qui naviguent avec la philosophie « puriste », comme nous. Tom est heureux, je ne me plaindrais plus jamais de ne pas avoir de frigo !

 

Le vent du sud atteint 35 nœuds dans les rafales ! Le mouillage est très bien abrité, il n’y a pas de houle, Vagabond se prend le vent en pleine tronche, sans broncher, sans bouger, immobile comme s’il était posé sur la terre ferme ! Hirifa, c’est le paradis pour les kitesurfeurs qui sont les seuls à profiter lorsque le vent souffle aussi fort et qu’ils peuvent glisser et s’envoler au-dessus d’une eau rose et turquoise. Dans ma prochaine vie, je ferai du kite et du surf et de la plongée aussi, mais pour l’instant, la caisse de bord est bientôt vide et la vie est super méga chère alors on se contente avec les choses simples et qui ne coûtent rien... 

 

Tom est malade, victime d’une épidémie de gastro-entérite virale. Traitement : paracétamol (plus de réserves, c’est fou la vitesse à laquelle on vide les boites, on va demander à Dafalgan de nous sponsoriser !), régime riz et thé noir. Le pauvre. 

 

Il fait moche, le soleil, qui normalement illumine les atolls 3000 heures par année, est en vacances. Nous restons cloîtrés dans le bateau pendant deux jours. Nos panneaux solaires font la gueule. L’éolienne est foutue, comme j’en suis heureuse ! Je ne supportaispas son vacarme infernal. Nous n’allumons jamais le moteur pour recharger les batteries. Cela veut dire pas d’ordinateur (et toutes les centaines de photos qui attendent d’être triées alors ? Et le film que je veux faire sur les Marquises ? Soleil revient !). On ne va pas pouvoir se divertir devant un film, alors il ne reste plus qu’à dégoter un bon bouquin ou écrire, si l’inspiration veut bien revenir... Un atoll c’est beau quand il fait beau, mais quand il ne fait pas beau... Et si on invitait des copains ? Ben non, il n’y a pas la place à l’intérieur de notre bateau ! Un jour viendra, on aura un voilier plus grand, juste un mètre et demi ou deux qui feraient toute la différence... Bref, j’ai froid ! J’ai sorti mon pull polaire ! Il fait 23 degrés, suis-je trop tropicalisée ?

 

Pinocchio ainsi qu’un autre voilier canadien et une famille française nous invitent à un « potluck » sur le motu. Chacun partage quelque chose à manger et à boire autour d’un feu. Nous passons un moment très sympathique. Ça fait du bien de retrouver un semblant de vie sociale, les apéros sont plus rares depuis que nous avons quitté les Marquises... Mais malheureusement, Tom a ses intestins qui crient au secours, il est gelé, nous sommes forcés de rentrer tôt...

 

Attention au courant ! 

 

Le temps est à nouveau magnifique et Tom a retrouvé sa pêche d’enfer. Nous mettons le cap vers la passe sud à un peu plus d’une heure de trajet. L’ancre est jetée dans 10 mètres de profondeur, l’eau est translucide ! Le décor qui nous entoure est sublime ! Un monde immaculé, séduisant, scintillant d’un joyau de lumière sur une eau de cristal avec ses coraux à fleurs d’eau... Un mirage, un rêve éveillé... 

 

 

Sur le motu Tetamanu, une pension restaurant propose une connexion wifi moyennant 5 CHF par appareil (même si on consomme sur place). Ça va nous coûter la coquette somme de 20 CHF pour nous connecter tous les deux et boire une petite canette de bière ! Bienvenue au paradis ! Et je ne vous dis pas le prix des pensions et du restaurant... 

 

Deux annexes sont parties par-là, alors faisons de même. Je vous rappelle qu’on a un petit canot gonflable super léger et un moteur 3.5 chevaux... Là-bas, on aperçoit le ponton du restaurant, oups mais on dirait qu’il est situé juste en face de la passe ! Nous avions omis ce détail. Notre annexe file tout droit en direction de la passe qui ressemble à un fleuve agité, l’eau est bouillonnante[5]. Le courant sortant est de 5 nœuds et il nous emporte comme si nous étions sur un tapis roulant ! En quelques minutes, on va se retrouver, au choix, en dehors de l’atoll ou sur le récif, olala ! Il fallait peut-être se renseigner où il est prudent d’accoster avant de s’aventurer près de la passe ! « Tom ! Fais demi-tour et met les gaz ! Plein gaz ! Faut qu’on sorte de là ! Bordel de M... ! On se dirige tout droit vers la passe ! » « Mais non, mais non... tout va bien... » qu’il s’entête à me dire... Il est têtu mon capitaine et il ne réalise pas qu’on dérive droit dans la gueule du loup. Je panique ! Il ne m’entend pas. Alors je crie ! Cette fois, il constate qu’effectivement, on dérive vers la passe... Les canadiens qui sont sur le motu courent et sautent dans leur zodiaque pour venir à notre secours. La première fois, ils se sont aussi fait avoir par le courant sauf qu’avec la puissance de leur moteur 15 chevaux, aucun souci ! Tom m’a entendu ce jour-là, oui j’ai certainement un peu exagéré mais j’ai eu une de ces trouilles ! Nous trouvons un endroit où accoster en sécurité et désormais nous serons plus attentifs aux courants aux abords de la passe. On ne va pas s’y aventurer avec notre annexe.

 

Le couple de canadiens et ensuite un couple de marseillais vont nous emmener faire du snorkeling dans la passe. Ils nous feront cadeau des films qu’ils ont pris avec leur gopro, j’ai perdu la mienne aux Marquises, le deuil est douloureux quand j’imagine les images que j’aurais pu capturer ici. On remonte en annexe contre le courant entrant (ou au moment de l’étal, c’est à dire quand il n’y a pas de courant), on se met à l’eau et on se laisse ensuite dériver (une personne est attachée à l’annexe). On rembarque et on recommence, c’est le fun ! La richesse des coraux et des poissons est incroyable ! C’est définitivement le plus bel endroit où j’ai eu la chance de faire du snorkeling ! Au bout de deux heures dans l’eau à s’en prendre plein la vue, on ressort les lèvres bleues, l’eau n’est pas chaude, Tom n’a pas de combinaison Néoprène, je crois bien qu’il va finir par en acheter une ! Dans le bord de la passe, le courant est nettement moins fort qu’au centre. Quand le courant m’emporte à toute vitesse au-dessus des coraux magnifiques, j’ai l’impression d’être superman qui vole dans les airs. C’est trop beau ! Ça vaut tous les parcs d’attraction du monde ! Émotions fortes garanties ! Je vole sous l’eau à une vitesse de 10 km/h !!! Le même courant qui emportait notre annexe quelques jours auparavant sauf que là, le courant va m’emmener jusqu’à notre voilier au mouillage. 

 

La thérapie contre la phobie des requins 

 

Première expérience : jeter des restes de nourriture par-dessus bord et observer. Tout un groupe de poissons noirs (nettoyeurs de coque ils font un super job !) s’agitent et attirent la curiosité de quatre requins gris d’une taille relativement grande à mon goût. On les admire, ils sont fascinants, mais on hésite quand même à aller se baigner... On se dit qu’il vaut mieux ne pas les stimuler avec de la nourriture juste avant de faire trempette ! 

 

J’ai toujours eu très peur des requins. Déjà qu’à une époque j’avais la phobie de la plupart des poissons, surtout ceux qui ont une sale gueule, alors vous imaginez, un requin, quelle horreur ! Jamais, je n’aurais cru pouvoir un jour nager avec eux ! En fait, la majorité de nos peurs sont irrationnelles, fondées sur les histoires qu’on nous raconte ou qu’on se raconte et puis on a souvent peur de ce qu’on ne connaît pas. Donc, je prends mon courage et je saute à l’eau et là, que passe-t-il ? Eh bien, rien ! Les requins n’en ont absolument rien à faire de moi ! Je ne figure pas sur leur menu ! D’ailleurs, ce qu’il faut avoir à l’esprit, c’est qu’un requin gris ne mange que 3 à 5 kg de poissons par semaine ! C’est peu, ils sont loin d’être des monstres affamés ! Parfois, curieux ils s’approchent de moi mais en fait, mon sentiment de fascination prend le dessus par rapport à la peur... 

 

Les requins gris tapissent le fond de la passe à une profondeur de 25 mètres, ils sont vraiment très très nombreux et ils forment comme un mur de requins ! Impressionnant ! Incroyable ! La visibilité est excellente et on les voit bien d’en haut mais encore mieux quand on descend en apnée. C’est le moment de revoir le film « le grand bleu ». La journée, les requins se reposent grâce au courant dans la passe, parce que s’ils arrêtent de nager, ils coulent. C’est la nuit qu’ils chassent. La passe sud de Fakarava est unique au monde, 18 000 mérous viennent s’y reproduire chaque année lors de la pleine lune de juin, et 700 requins sont aussi au rendez-vous. Une fois, un groupe de requins remonte à toute allure vers un petit poisson un peu en dessous de la surface, ils sont maladroits, ils l’ont raté. Mais ils sont tellement rapides ! S’ils ont senti la présence de ce petit poisson qui gigote à côté de moi alors ma présence, ils l’ont senti aussi et si d’un coup, toute l’équipe décidait de monter me voir ? Brrr ça me fou la chair de poule mais non, il faut arrêter de se faire des films ! Je n’intéresse pas les requins ! Vous avez vu le film 700 requins dans la nuit de Laurent Balesta ? Les images sont incroyables ! Après avoir vu ce film, je sais qu’ils ne vont pas me croquer et vu le nombre de plongeurs là dessous qui les observe à longueur de journée, ça ne peut pas être dangereux. C’est qu’il y en a du monde-là en bas ! En fait, c’est là que se concentre le tourisme « de masse » à Fakarava.

 

Encore du mauvais temps...

 

Nous passons cinq jours magiques à la passe sud, jusqu’à ce qu’un coup de vent du sud-est soit à nouveau annoncé. Nous repartons vers Hirifa où nous serons encore mieux abrités. Un jour plus tard, les prévisions annoncent que le vent va tourner nord-est, nous partons donc en direction du nord avec les derniers souffles de vent du sud. Notre moteur crève plusieurs fois mais finit par démarrer, bonheur fragile. Au bout de quelques heures de navigation, les voiles combinées au moteur, nous arrivons devant le village de Rotoava. Le lendemain, la météo est pourrie ! Vent du nord-ouest jusqu’à 35 nœuds dans les rafales, notre annexe légère s’envole et menace de se retourner, oups ! Le moteur n’aime pas les bains d’eau de mer, on a déjà fait cette expérience. Le mouillage est agité. La houle est inconfortable, nous restons cloîtrés à bord, tout déplacement à terre étant très humide et froid. 

 

Un monde sous-marin extraordinaire 

 

Finalement, le soleil revient, un jour de pétole est annoncé, parfait pour se rendre près de la passe nord où il y a deux corps morts devant un haut-fond. Le snorkeling est extraordinaire ! De nombreux coraux et des poissons de toutes les couleurs, un superbe aquarium ! Les requins sont nombreux et plutôt curieux. Ils s’approchent de très près, parfois trop près... Je donne alors un petit coup de palme et ils déguerpissent, tu vois, eux aussi ils ont peur ! Tom me rejoint, les requins nous suivent comme des petits chiens, « un peu trop de requins à mon goût » me dit-il, mais on finit par s’y habituer. 

 

 

 

Notre diva lunatique continue ses caprices 

 

Au moment du départ vers l’atoll de Toau, notre moteur fait encore des caprices. Nous prenons la sage décision de rebrousser chemin devant la passe nord et de retourner au village de Rotoava. Nous ne prendrons pas le risque de nous aventurer dans un autre atoll avec ce moteur pas fiable. On en a marre ! Il nous faut un mécanicien pour une révision complète et peut-être aussi qu’il va falloir changer le réservoir de diesel et démonter les injecteurs. Bref, nous mettrons le cap vers Tahiti dans quelques jours. A nouveau, nous avons un ciel gris, de la pluie mais pas assez pour la récolter, un vent est de 30 nœuds dans les rafales. Pour rehausser notre moral, nous nous offrons un délicieux steak sauce Rochefort, frites et salade au restaurant, on en rêvait depuis si longtemps ! On est devenu presque végétarien et on ne mange pratiquement que des boites de conserves...

 

« Ça peut arriver... »

 

Un jeune navigateur australien et sa coéquipière américaine se joignent à notre table. Leur histoire est intéressante. Brad trouve un voilier très bon marché en Namibie et il a l’idée de le revendre plus cher en Australie. Donc, le voyage démarre en Namibie, un très beau pays. Brad n’a absolument aucune expérience de voile ! Mais il a fait un peu de bateau à moteur et il est débrouille. Il ne faut pas forcément être un très bon navigateur et avoir énormément d’expérience pour partir. Un tour du monde en voilier demande d’autres compétences, comme savoir faire face aux imprévus, avoir les nerfs bien solides, toucher à tout et être bricoleur... En Équateur, il rencontre Aubry qui cherche un embarquement pour la Polynésie. Aubry est photographe spécialisée en photo sous-marine, ses images sont absolument incroyables ! Mais le plus incroyable, c’est qu’on partage exactement la même histoire de gréement brisé sur la route vers les Tuamotu ! Même situation, ils étaient tranquillement en train de prendre le thé dans le cockpit quand soudain : BANG ! La pièce qui soutient l’étai s’est cassée et ils sont aussi arrivés sous gréement de fortune... Eh oui, « Ça peut arriver » ... 

 

Baraka

 

Un petit voilier turquoise et orange rejoint Vagabond pour mettre une touche supplémentaire de couleurs dans le mouillage, c’est « Baraka » ! Nous avions rencontré Romain à Gibraltar il y a deux ans. Génial ! Quelles retrouvailles ! Nous restons quelques jours de plus à Rotoava, d’autant plus qu’il ne fait pas beau, alors on attend que le soleil revienne... Nous ne sommes pas pressés de quitter les Tuamotu, sauf qu’il est gentiment temps de mettre le cap vers Tahiti... 

 

 

Ia Orana Tahiti 

 

Nous nous présentons devant la passe nord de l’atoll au moment de l’étale avec un léger contre-courant, conditions idéales. Une fois à l’extérieur, nous retrouvons la houle de l’océan. Je ne serai pas dans le meilleur de ma forme durant ces trois jours de trajet. Trois jours, c’est trop court pour prendre le rythme de sommeil et s’habituer aux mouvements du bateau. Cela veut dire que malgré les médocs, je serai malade et crevée en permanence, génial ! Le vent est faible, le moteur est mis à contribution lorsque notre rythme descend en dessous de 3 nœuds, miracle il tourne rond ce con ! On y comprend que dalle ! 

 

La dernière nuit nous offre son cortège de grains et de vents forts. Au milieu de la nuit, le vent est si fort qu’il faut réduire la surface de voile, Tom installe le foc, Vagabond fait encore des pointes à 6 nœuds ! Nous nous relayons toutes les 3 heures, celui qui fait la garde s’installe par terre sur un matelas gonflable et fais des micro siestes de 15 min.  Je termine mon dernier quart à 5 heures du matin, le soleil se lève gentiment, j’aperçois la silhouette de Tahiti. 7 heures, je me réveille, Tom est à la barre, ses yeux sont plein de larmes. Qu’est-ce qui se passe ? « Je voulais vivre cette arrivée à Tahiti alors je barre ». Pour lui, Tahiti représente un mythe, une légende, un lieu où dans l’histoire des tourdumondistes tous les meilleurs marins se sont retrouvés... Pour moi, Tahiti représente surtout un retour à la civilisation et la fin d’une saison de voyage... 

 

Il est 9h, nous sommes devant la pointe Venus, Tom est dans le cockpit, il trace la navigation sur son IPad quand soudain, il entend comme une explosion juste à côté ! Ils lèvent les yeux et hurle « Vite ! Viens voir ça ! ». Je me précipite dehors, à 30 mètres à côté du bateau, trois baleines sortent de l’eau l’une après l’autre et se dressent à la verticale, elles se laissent tomber de tout leur poids puis recommencent encore deux fois leur spectacle ! C’est surréel ! C’est incroyable ! C’est magnifique ! Je n’en crois pas mes yeux ! Je vais rêver de cette image inoubliable probablement toute ma vie ! Malheureusement, dans la précipitation, je n’ai pas pensé prendre l’appareil photo, c’est dommage, mais les meilleures images sont celles que l’on a dans le cœur... IA ORANA Tahiti ! 

 

 

 

 

 

[1]Le câble en inox qui soutient le mât à l’avant

 

[2]Tuamotu Current Guestimator dans le Tuamotu compendium sur www.soggypaws.com

 

[3]Il convient de se présenter pour payer la taxe poubelle et nous aurons le droit à 60 litres d’eau, l’eau est très rare et précieuse dans les atolls

 

[4]Lorsque le courant sortant est fort, cela crée ce qu’on appelle un phénomène de mascaret qui peut être impressionnant voir dangereux si le courant est contre le vent

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