LA TRAVERSÉE DU PACIFIQUE

May 13, 2019

« La mer. Il faut l’imaginer, la voir avec le regard d’un homme de jadis : 

Comme une barrière étendue jusqu’à l’horizon, 

comme une immensité obsédante omniprésente merveilleuse énigmatique... 

A elle seule, elle est un univers, une planète ».

 Fernand Braudel

 

 

Jour 47. La fin d’un combat 

 

Dans la noirceur totale d’une nuit sans lune, Vagabond s’immobilise après 47 jours sur les flots. J’entends le bruit angoissant des vagues qui s’éclatent contre les falaises toutes proches. Le parfum de la terre et des fleurs chatouille mes narines et surprend mon odorat habitué au notes iodées. Que c’est bon ! J’ai envie de pleurer. J’ai le sentiment d’être arrivée au bout du monde et je suis arrivée au bout de moi-même. Je suis heureuse mais épuisée, à bout de forces. J’ai dépassé mes limites physiques et mentales. Nous avons passé les treize derniers jours à la barre, en nous relayant, jours et nuits, 24 heures sur 24, sans relâche. Il fallait avancer, nous ne pouvions jouer les prolongations, l’eau menaçait de manquer... Il fallait se battre pour que la situation ne devienne pas existentielle... C’était dur, mais nous avons réussi ! Cette nuit, enfin, nous allons dormir, dormir, dormir... Et demain, nous ouvrirons les yeux en croyant être dans un rêve... 

 

La traversée avait pourtant si bien commencé... 

 

C’était presque des vacances « club Med ». Je savourais les journées où il ne se passent rien. Sur terre, il y a toujours une liste de choses à faire et rares sont les moments de répit. Le cerveau a besoin de stimulations et il a du mal à déconnecter.  Mais sur l’eau, loin de toutes les terres, la liste des choses à faire est absolument vide. Ne rien faire, quel luxe ! Je passais mon temps à lire, un livre après l’autre. Je trouvais l’inspiration à l’écriture. Je laissais mon regard se perdre dans l’infini de l’horizon. J’apprécierais ces moments de solitude propice à la réflexion. Nous nous réfugions à l’intérieur pour nous protéger de la chaleur écrasante. Allongés, nous étions sans énergie. Nous manquions d’exercices. Nous étions comme deux loques. Je croyais que ce serait la même routine jusqu’à la fin, une traversée sans histoires, sans avaries...

 

En symbiose avec l’océan et le bateau 

 

Durant ces treize derniers jours, nous sommes entrés en résonance avec l’océan et avec le bateau. Le Pacifique, nous ne l’avons pas seulement traversé, nous l’avons vécu. Au plus proche des éléments, nous nous sommes accordés à son rythme. Nous l’avons contemplé d’un coucher de soleil à l’autre. Nous avons joué avec ses longues vagues puissantes, nous offrant des surfs interminables, purs moments d’extase ! Nous avons connu la valeur de chaque mille gagné, nous rapprochant toujours plus du but. 

 

Pour tenir le coup, je m’évadais dans mes pensées, dans mes rêves, je me racontais des histoires. Souvent, j’imaginais que nous rencontrions un autre voilier, il nous offrait de l’eau et des cocas bien frais... J’ai écouté de la musique. J’ai écouté le chant de l’océan. Je me suis émerveillée. J’ai aussi pleuré. J’ai souffert. J’ai eu peur. J’ai cru ne jamais y arriver...

 

 

Aujourd’hui, je connais la valeur du temps. Pendant treize jours, nous n’avons fait que tenir la barre, les yeux rivés sur la boussole, concentrés. Barrer manger dormir, n’avoir le temps pour absolument rien d’autre et se rendre compte de tout ce que l’on fait, dans une journée où on croit n’avoir rien fait. Les repas sont les seuls moments où nous étions ensembles, Tom et moi. Le bol calé entre les jambes, une main pour la cuillère, une main pour la barre. Nous avons dormi à tour de rôle, une heure, parfois deux, trois dans le meilleur des cas. Cette épreuve nous a rapproché, Tom s’est montré très fort et m’a soutenu plus que jamais. Parfois, quand j’étais terrassée par la fatigue et le mal de mer, il gérait toute la nuit, comment tenait-il le coup ? Il est devenu mon héros. Vagabond, il n’y pouvait rien, ce n’était pas sa faute, je ne pouvais lui en vouloir… Tenant la barre, nous étions comme dans une espèce de symbiose avec lui. 

 

 

« Ce n’est pas la destination qui compte, c’est le chemin »

 

Je repense à notre ami Venu, le navigateur indien qui est en route aujourd’hui sur son petit voilier. Sa philosophie : « Ce n’est pas la destination qui compte, c’est le chemin pour y arriver ». Notre chemin a peut-être été parsemé d’obstacles et d’épreuves, mais nous en sommes sorti certainement plus fort. Malgré tout ce qui nous est arrivé, je peux dire que nous avons pris un beau chemin, oui, elle était vraiment belle cette traversée ! J’aime le Pacifique ! 

 

J’ouvre mon livre de bord et je vous invite à plonger avec moi dans les moments fort de cette fabuleuse aventure. 

 

 

Faux départ 

 

Les amarres sont larguées. Sur le ponton, nos amis font des signes d’adieu... La route sera longue, 7400 km dans l’immensité océanique avant de revoir la terre ! J’en ai les frissons et mes yeux laissent s’échapper quelques larmes d’émotion. Trente minutes après avoir quitté la marina de Vistamar, Tom s’apprête à lever les voiles quand soudain : « Le moteur ! Il fait un bruit anormal ! Oh non ! Ce n’est pas vrai ! L’eau ne sort plus du pot d’échappement ! » Une alarme stridente retentit, le moteur surchauffe ! Mince ! Demi-tour. Il paraît qu’il ne faut jamais partir un vendredi, ça porte malheur... Vagabond, « chargé comme un bœuf », nous offre une belle navigation, cela nous console un peu. Après deux heures, 25 nœuds de vent sur le nez, nous arrivons à l’entrée de la marina. Axel et Christina, nos amis norvégiens, sont là pour nous aider et nous offrent deux bières fraîches. Vu les circonstances, ce sont les meilleures que l’on n’ait jamais bues !

 

Découragée...

 

Avant le départ, les problèmes se sont enchaînés et maintenant c’est le moteur qui nous lâche... La déception est grande. Pourquoi tant de malchance ? Qu’est-ce que cela signifie ? Doit-on vraiment la faire cette traversée ? J’ai un mauvais pressentiment. Et si tout cela nous serait arrivés au large ? Quel cauchemar ! La transatlantique a été difficile, il m’a fallu du temps pour digérer et me réjouir de la prochaine traversée. La galère, ça suffit ! Je suis découragée, ce problème de trop vient de faire « déborder le vase » ...

 

Océan de plastique

 

Venu a contacté un très bon mécanicien qui travaille pour un prix raisonnable. Au Panama, il y en a aussi qui sont tombés sur la tête et qui demandent 300 $ de l’heure !!! Finalement, le verdict est incroyable, c’est un bout de plastique qui a été aspiré et qui a bouché le système de refroidissement du moteur ! Pour que du plastique obstrue l’entrée d’eau du moteur, c’est sûr, il faut une grande dose de malchance mais surtout beaucoup de cochonneries dans l’eau ! L’océan est une poubelle ! Afin d’éviter que le problème ne se reproduise, Oli, le mécanicien, plonge et installe un filtre supplémentaire qu’il colle sur le passe-coque d’entrée d’eau. Entre-temps, « Pélican », nos amis américains, qui venaient tout juste de quitter le port, reviennent en catastrophe ! Ils ont le même problème que nous ! C’est complètement fou ! Sauf que chez eux, c’est une méduse qui a été aspirée dans le système de refroidissement d’un des deux moteurs de leur catamaran ! 

 

Un faux départ pour mieux repartir... 

 

Ces quelques jours de plus sur terre nous a fait cadeau de formidables rencontres. Et puis, nous avons profité d’une petite escapade dans les montagnes, histoire de se ressourcer avant le grand bleu... 

 

Le 21 mars 2019, nous sommes prêts. C’est le moment de dire au revoir à nos amis. Axel et Christina largueront les amarres quelques heures plus tard. Venu a encore besoin d’une petite semaine. Rendez-vous aux Marquises les amis !

 

  

La côte s’éloigne... Adieu Panama ! Je ne suis honnêtement pas triste de quitter ce pays... L’escale était longue, je suis excitée à l’idée de découvrir de nouveaux horizons et de retrouver la paix de la vie au grand large. 

 

Les trois premiers jours, le vent souffle à 20-25 nœuds et un courant favorable généreux nous fait cadeau de quelques milles supplémentaires. Vagabond file à 5 à 6 nœuds et il fait même des pointes jusqu’à 8 nœuds ! Un joli score pour un petit voilier comme lui ! Fonce Vagabond ! Glisse sur les vagues ! Comme il est heureux de prendre enfin le large ! 

 

Un lien avec le monde extérieur 

 

Nos amis Jürg et Joël nous envoient des informations sur la météo par téléphone satellite. Notre crédit très limité ne nous permet pas de télécharger nous-même les fichiers météo. Nous sommes aussi en contact avec « Mare » le petit voilier norvégien et « Pélican », le catamaran américain parti une semaine avant nous. C’est chouette de pouvoir échanger avec eux. Contrairement à la transatlantique, nous ne sommes plus totalement coupés du monde. 

 

5e jour. Un passager clandestin 

 

Ce soir, un passager clandestin s’est posé sur l’éolienne (qui est bloquée parce qu’elle ne fonctionne plus, du bon marché...). On l’a appelé Bobby. C’est un Fou à pieds rouges, un grand oiseau avec des pattes rouges et un bec bleu. Il est bien mignon mais il ne contrôle pas ses sphincters... Le lendemain matin, au lever du jour, alors que Bobby dort encore en équilibre sur son perchoir, son copain débarque et l’appelle : « coin ! coin ! coin !». Il vole autour de lui comme s’il cherchait à le motiver à décoller. En fait, il paraît que les Fous se posent sur l’eau comme les canards. Ils cherchent un objet flottant pour passer la nuit en sécurité car, trop vulnérables, ils ont peur des requins. Ce soir, en revoilà un qui s’installe sur notre éolienne et un autre jaloux qui cherche à lui prendre sa place après avoir tenté un atterrissage raté en tête de mât et sur les barres de flèches. Ils reviennent tous les soirs et pimentent notre quotidien, genre le journal de 20h pendant notre souper. Mais là, s’en est trop, ils ont repeint le cockpit et on n’aime pas la couleur ! Ça suffit ! Nous avons débloqué l’éolienne et houst ! allez squatter un autre voilier ! Justement, Axel, nous écrit qu’ils ont aussi un autostoppeur à bord. Il s’est installé en haut du mât et il a cassé l’antenne VHF et l’anémomètre.

 

 

 

7e jour. Nous approchons les Galápagos 

 

Le trajet de 900 milles vers les îles Galápagos a mauvaise réputation : faibles brises ou vents contraires, forts courants et calmes plats parfois prolongés. A l’époque, certains bateaux sans moteur ont mis des semaines pour rejoindre les îles. Nous avons la chance d’être dans la bonne saison. Depuis une semaine, la navigation est de l’ordre de la perfection. C’est une formidable glissade sur un océan plat comme un lac. Le vent portant souffle 10 à 15 nœuds, le courant est avec nous, on avance bien. Le ciel est bleu, le soleil cogne toujours plus fort à mesure que l’on s’approche de l’équateur, qu’est-ce qu’il fait chaud ! Vêtu de notre plus simple appareil, nous nous réfugions à l’intérieur dans notre petit cocon douillet. 

 

Au bout d’une semaine, nous atteignons la latitude des légendaires Galápagos avec un petit pincement au cœur de ne pas nous y arrêter... Dans les années 70, c’était le paradis pour les navigateurs qui ont eu la chance d’y faire escale. Aujourd’hui, elles sont devenues touristiques, très réglementées, hors de prix et malheureusement hors de notre budget. 

 

8e jour. Deux litres d’eau par personne par jour 

 

Mauvaise nouvelle. Le réservoir d’eau douce est déjà vide ! Nous avons environ 60 litres en moins. C’est bizarre ! C’est probablement un vide d’air lors du remplissage, le réservoir débordait comme quand il est plein à rebord et nous avions cru qu’il était alors rempli, mais ce n’était pas le cas. Pas de panique, quoi qu’il en soi, nous avons heureusement compté avec une marge de sécurité. Il nous reste 250 litres. Il va falloir restreindre notre consommation d’eau à 2 litres par personne par jour. D’ailleurs, beaucoup de petits bateaux n’ont pas plus que ça pour les traversées. L’eau des bidons est transférée dans des gallons et nous tenons une comptabilité rigoureuse. Il faut limiter un maximum les quantités d’eau en cuisine et utiliser 1/3 d’eau de mer. Tous les trois jours, nous prenons une douche à l’eau de mer et utilisons l’arrosoir de jardin sous pression pour rincer le sel, il permet d’économiser l’eau douce, moins d’un litre suffit. Entre deux, nous nous lavons à la lavette au lavabo et à la lingette humide. 

 

10e jour. Un spectacle extraordinaire 

 

Il est 4 heures du matin, c’est l’heure du changement de garde. Nous nous relayons toutes les trois heures. Je réveille Tom. Qu’est-ce que c’est pénible d’ouvrir les yeux quand on vient à peine de plonger dans le sommeil. La lune sourit. La bouilloire siffle, l’eau est prête pour son café chocolat. Je ne sais pas comment il peut boire ce mélange écœurant mais il paraît que ça l’aide à se réveiller.

Les étoiles scintillent comme jamais. Sous l’effet du plancton, le sillage du bateau s’illumine et l’écume jaillit en feux d’artifice. Un élégant ballet de dauphins phosphorescents donne naissance à une voie lactée. J’en prends plein les yeux, c’est presque irréel ! Je n’ai jamais vu un spectacle aussi magique ! 

 

11e jour. Passage de l’équateur 

 

Nous nous approchons de l’équateur. C’est la pétole. Le moteur a pris le relais. Les nuages se reflètent sur l’eau complètement lisse et l’horizon a disparu. Vagabond semble flotter dans le ciel. Une vingtaine de thon aux reflets de bleu argenté nous escortent pendant des heures. Hypnotisant ! 

 

 

Il est midi, nous faisons les pitres devant l’écran du GPS, le compte à rebours a commencé : 3, 2, 1, 0. Nous sommes dans l’hémisphère sud ! La tradition veut que la personne qui passe la ligne symbolique de l’équateur pour la première fois soit baptisée. Tom a donc organisé une petite cérémonie en mon honneur. J’ai d’abord eu droit à un cocktail pas bon... J’ai ensuite été aspergée de mousse à raser sur la tête puis arrosée d’un saut d’eau de mer froide. Il faut dire qu’ici, la température de l’eau est très fraîche à cause du courant froid de Humboldt qui remonte depuis le grand sud. C’est pour cela qu’il y a autant d’animaux aux Galápagos... Bref, j’ai ensuite offert un verre de rhum à Neptune. Tom a été sympa avec moi, il y en a qui ont des bizutages bien plus méchants que ça ! Nous avons ensuite trinqué au champagne et comme la bouteille était minuscule et qu’on avait encore soif et bien on s’est offert deux bières fraîches. C’est une exception, d’habitude nous ne buvons pas une goutte d’alcool quand nous naviguons, une véritable cure de jouvence. Profitons, la mer est si calme et puisque le moteur tourne, les batteries sont chargées à bloc et la glacière fonctionne. Santé ! Comme il fait bon boire des boissons fraîches ! Nos panneaux solaires ne suffisent pas pour alimenter cette gourmande en énergie alors d’habitude on boit du thé chaud pour se rafraîchir, comme les peuples du désert. 

 

  

L’homme a vidé l’océan 

 

Nous n’avons aucun succès avec la pêche à la traîne, alors soit on est complètement nul, soit il n’y a plus de poissons ! Nos deux bateaux copains n’ont rien pêché non plus, sauf « Pélican » qui a eu la surprise d’avoir un requin de deux mètres et demi au bout de sa ligne ! Nous sommes surpris de constater que de nombreux bateaux chinois viennent pêcher jusqu’au Panama ! Je ne veux pas être trop pessimiste mais bientôt, j’ai bien peur qu’il n’y ait plus de vie dans l’eau... L’homme est le cancer de la planète et je suis triste d’en être témoin.

 

12ème jour. Une visite inattendue 

 

Après une trentaine d’heures de moteur pour nous sortir de la zone intertropicale de convergence, nous sommes dans les alizés sud-est. Tout d’un coup, un bruit de moteur me réveille en sursaut ! Qu’est-ce que c’est ? Un hélicoptère vole juste à côté de nous, il s’est rapproché très prêt pour demander si tout va bien. Sympa ! C’est la dernière présence humaine avant longtemps...

 

13e jour. Les poissons volants 

 

Le ciel est magnifique avec ses petits cumulus suspendus comme des flocons. Des escadrilles de poissons volants décollent, planent sur plusieurs dizaines de mètres avant de plonger. Le matin, sur le pont, nous ramassons ceux qui ont fait des atterrissages ratés... Aujourd’hui, c’est carrément un suicide collectif, il y a plus d’une vingtaine de cadavres ! Il y a aussi les poulpes, on ne demande comment ils arrivent jusque sur le toit de la cabine ! Ça vole les poulpes ? Ils laissent des tâches indélébiles sur le pont, génial ! 

 

14e jour. Lentement...

 

Vagabond, de par sa taille et son poids n’est pas un bateau rapide, sa vitesse moyenne est de 4 à 5 nœuds ce qui signifie 7,4 km/h à 9,3 km/h. Le voilier nous apprend la patience. La progression est lente. Les vents sont faibles. J’ai souvent l’impression de faire du sur place, j’aimerais aller plus vite, enclencher la vitesse supérieure. Tom est positif : « ça pourrait être pire, nous avons au moins du vent et nous naviguons avec les voiles ». Tous ceux qui traversent s’accordent à dire que c’est une année difficile, la faute à El Nino qui peut influencer énormément les conditions météo. « Pélican », un catamaran de 12 mètres, parti une semaine avant nous, nous écrit qu’il va falloir beaucoup de patience. « Pélican » n’arrivera qu’au bout de 46 jours... 

 

18ème jour. La baleine 

 

Un bruit étrange me réveille. L’eau gicle par la fenêtre laissée entre ouverte. Que se passe-t-il ? Tom me répond que c’est le bruit caractéristique d’une baleine qui vient juste de passer à côté du bateau et qui a frappé l’eau avec sa queue. A ce moment-là, nous sommes alors loin de nous imaginer qu’elle nous a touché. Il n’est pas rare de rencontrer des baleines par ici. Souvent, elles dorment à la surface de l’eau. Elles ne connaissent pas les règles de priorité. La route est pourtant large, l’océan bien assez grand. Nous nous plaignions qu’il était désert et voilà que nous venons juste d’entrer en collision avec une baleine ! Incroyable!

 

19e jour. L’eau dans les cales 

 

Mauvaise nouvelle ! Il y a de l’eau dans les fonds de cales ! Il faut vider tout ce qu’on y a stocké, écoper l’eau et tout sécher. Le joint de la pompe à eau du moteur a été endommagé lors de notre premier départ raté et maintenant, il fuit. Bon, tant que le moteur est au repos, nous n’avons pas trop de soucis à nous faire. Mais à chaque fois que le moteur tourne, il va falloir s’amuser à soulever le plancher et vider les fonds de cales, on ne s’ennuie pas ! 

 

21e jour. Mi-chemin 

 

Loin... Très loin de tout... Plus de 3500 km nous séparent des terres les plus proches. Hors du monde, hors du temps, minuscule au milieu de ce gigantesque désert océanique... Je me sens vulnérable. Ici, on ne peut compter que sur soi-même... Aujourd’hui, nous avons parcouru la moitié du trajet. Quand je regarde en arrière, le verre est à moitié rempli, mais quand je regarde ce qui nous attend devant nous, j’ai le sentiment qu’il est à moitié vide... C’est la phase la plus difficile d’une traversée. C’est d’autant plus dur que nous avançons au ralenti sous un ciel chargé d’un épais manteau gris. Une journée comme un de ces dimanche maussade où t’as pas envie de mettre le nez dehors tellement il fait moche ! Je reste allongée, j’entame mon 9e bouquin. 

 

30e jour. Les montagnes d’eau 

 

Un mois que nous sommes en route, la pleine lune éclaire à nouveau les nuits. Elle amène du vent et de la houle. L’océan est comme une marmite d’eau bouillante. Vagabond danse sur des hauts et des creux impressionnants. Les vagues atteignent 3 à 4 mètres. Quand la houle sud-est rencontre la houle sud-ouest, l’eau s’élève en montagnes, c’est fascinant ! 2700 milles derrière nous et 1300 milles devant nous, il nous reste un tiers à parcourir. Il va falloir se décider sur quelle île nous allons arriver...

 

 

31e jour. Qu’est-ce qu’on mange ?

 

Il paraît que c’est Pâques aujourd’hui. Heureusement, il nous reste une plaque de chocolat et peut-être d’autres que j’ai si bien planqués qu’il va falloir faire une chasse au trésor. Les œufs ont été mangés les trois premières semaines, j’avais peur qu’ils pourrissent. Induits de vaseline et retournés tous les jours, ils se conservent plus longtemps. Les produits frais sont presque épuisés, j’en avais trop peu et avec cette chaleur moite, tout a mûri trop vite. Il reste une courge, une douzaine d’oignons et de l’ail. Nous prenons des cachets vitaminés pour être sûr de n’avoir aucun manque. Notre alimentation est composée principalement de boîtes de conserves et au Panama, le choix est très limité et très basique. Le goût est amélioré avec des épices, ail et oignons. J’essaye de varier un maximum notre alimentation et j’ai constaté que moins on a de choix, plus on devient créatif. Tous les trois jours, je fais du pain. Notre ami navigateur Jürg m’a dévoilé la recette du pain sans pétrissage. Le soir, je mélange les ingrédients sans avoir besoin de pétrir la pâte, ça prend quelques minutes. Je laisse la pâte monter toute la nuit et le matin, nous dégustons un pain croustillant et bien aéré sorti tout droit du four ! Un bonheur ! 

 

33e jour. Un gros coup de vent 

 

Depuis une dizaine de jours, nous n’avançons pas et cela nous interroge. C’est frustrant, d’autant plus qu’il y a du vent. Le régulateur d’allure a de la peine à tenir le cap, la dérive est importante, nous sommes descendus trop au sud. Nous avons la houle de sud-ouest sur le nez et celle de sud-est de travers, c’est très inconfortable. Nous essayons tant bien que mal de faire cap direct sur les îles. Tom installe deux voiles en ciseaux à l’avant. L’attelage tire le bateau avec succès. Mais, il va falloir barrer à la main, le régulateur d’allure ne gère pas, nous ne comprenons pas pourquoi. Aujourd’hui, je me révolte contre le bateau... 

Fin de journée, le ciel se charge de nuages menaçants. Cirrus, stratus, stratocumulus, j’en perds mon latin. Tom a tout juste le temps d’enlever les voiles. Le vent souffle de plus en plus fort. A sec de toile, le bateau n’est plus manœuvrable, je tire la barre de toutes mes forces pour qu’il ne se mette pas en travers des vagues. De grosses déferlantes nous foncent dessus. Faire des manœuvres de nuit à l’avant du bateau, c’est la guerre ! Tom a les genoux couverts de cloques et le corps d’hématomes. C’est dans ces moment-là que je l’entends dire qu’il veut un enrouleur de génois. La trinquette est installée. Nous nous réfugions à l’intérieur. Parfois, on se dit qu’il fallait un grain de folie pour quitter notre confort et se retrouver là, dans ce bateau d’à peine 9,30 mètres au milieu des éléments déchaînés. Nous avions soif d’aventures ? Nous sommes servis ! Les îles paradisiaques, elles se méritent ! Parfois, dans les moments les plus durs, on se dit « j’en ai marre du bateau, je change de maison, j’achète un camping-car ! ». Le lendemain, on en rigole. 

 

34e jour. Le mal de mer ne me lâchera jamais...

 

Les patchs de scopolamine semblent ne plus faire aussi bon effet. Je souffre, je lutte. Je suis sous traitement depuis le départ, je crois que je ne me débarrasserai jamais de ce fichu mal de mer. Il est 21h, le vent fraîchit. Je réveille Tom. L’océan est déchaîné ! Le bateau s’emballe. Des vagues se jettent sur le flanc bâbord. Effet machine à laver. La nuit est interminable. Tom surveille le cap, corrige le régulateur d’allure régulièrement. J’ai fini par m’assoupir quelques minutes ou quelques heures, je n’en sais rien. Tom me réveille à 5h pour que je prenne la relève, il est épuisé. Le vent a fini par se calmer. Le soleil se lève et dévoile un océan grandiose !

 

35e jour. 1000 milles à la barre. 

 

Le régulateur d’allure ne fonctionne plus ! Nous découvrons que son safran est gravement endommagé, il a dû recevoir un coup violent ! La baleine !!! C’était ça, ce bruit que nous avions entendu... Elle a percuté la pièce la plus fragile du bateau : le safran du régulateur d’allure. Vraiment pas de bol ! Aujourd’hui, enfin tout s’explique et nous comprenons pourquoi le régulateur d’allure gérait de moins en moins bien et la raison de notre progression si lente ces deux dernières semaines. Nous avons cru être ralenti par un courant, par la houle, par les coquillages, un mauvais équilibre du bateau... Mais jamais, nous aurions pensé que le safran était cassé car Tom l’avait renforcé juste avant le départ. 

 

 

Nos réserves d’eau ne nous permettent pas de jouer les prolongations, il nous manque les 60 litres qui aurait dû remplir le réservoir. Faut avouer que nous n’avons pas très bien géré. Nous devons restreindre notre consommation au strict minimum, 1 litre par personne par jour. Plus de douche. 

 

Le pilote automatique est trop faible pour gérer la houle, il fonctionne quand nous sommes au moteur mais pas sous voiles. Alors, nous allons devoir nous relayer à la barre jour et nuit pour les derniers 1000 milles nautiques. 

 

38e jour. Comme un papillon 

 

C’était sport ces trois premiers jours à la barre ! L’océan s’est calmé, une faible brise gonfle à peine les deux voiles installés en ciseaux à l’avant. Vagabond ressemble à un papillon jaune et blanc. Il est poussé par une légère houle qui le soulève et le fait avancer. J’ai l’impression d’être sur un immense tapis roulant liquide. 

 

 

41e jour. La perte du safran 

 

Le safran du régulateur d’allure n’est plus là !!! Parti cette nuit dans les profondeurs abyssales. Avant le départ, nous avons reçu un safran en cadeau, c’est le destin ! Merci Anna et Luca ! Malheureusement, il va falloir attendre avant de pouvoir l’inaugurer, impossible de réparer en route... 

 

43e jour. La perte du génois 

 

Je surf sur le dos des vagues, je m’éclate !  8,2 nœuds ! Le génois s’éclate aussi : en lambeaux ! Irréparable. Mort. Mince. Ce n’était pas malin, nous voulions tellement avancer que nous étions surtoilés. Certes, la voile avait un peu vécu et on savait qu’un beau jour cela finirait par arriver, mais s’il te plaît pas maintenant ! Restons positif, finalement, deux focs installés en ciseaux feront l’affaire. Nos amis nous informent que nous aurons au minimum 10 nœuds de vent jusqu’à l’arrivée. 

 

46e jour. A bout de forces 

 

Un oiseau survole le bateau. Il nous observe et il repart. Je fonds en larmes. Reste avec moi, donne-moi du courage. Cela fait plusieurs jours qu’il revient et semble nous encourager, les îles ne sont plus si loin. Les émotions sont à fleurs de peau. Tout est si désertique qu’un moindre signe de vie nous émeut. Ce soir, le minuscule gecko qui vit à bord depuis Panamarina fait son apparition dans le cockpit. Cela faisait un bail qu’on ne l’avait plus vu ! 

 

Plus les jours passent, plus je faiblis. Mon mental, conditionné, me répète que ce n’est pas possible de passer autant de temps sans dormir. Je supplie Tom de faire une pause, de nous mettre à la cape, mais ce n’est pas raisonnable, nous devons avancer pour ne pas manquer d’eau. Mon corps hurle stop ! Je n’en peux plus ! Les nuits sont difficiles. Nos changements de garde se font selon trois codes : « Tom, réveille-toi, c’est ton tour, ça va, prends ton temps », « Tom, j’en peux plus ! J’ai plus de forces ! Dépêche-toi ! ». « Tom ! Au secours ! A l’aide ! Je ne gère plus du tout ! ». Il faut rester concentré, lutter contre le sommeil, la fatigue, les douleurs. Les empannages involontaires s’enchaînent, les voiles battent violemment, le gréement souffre. La nuit, tout se décuple, les vagues paraissent plus impressionnantes, elles grondent, elles rugissent. Parfois, certaines, plus vicieuses et méchantes s’éclatent contre la coque. 

 

47e jour. Terre ! 

 

La silhouette d’Hiva Oa apparaît à l’horizon. C’est étrange, nous ne versons aucune larme. Cela semble encore comme un mirage... Je n’ai plus la force de tenir la barre. Il nous reste 60 milles nautiques et juste assez de diesel alors, nous décidons d’utiliser le moteur en complément des voiles et l’autopilote. Journée vacances ! J’ai enfin le temps ! L’île grandit au fil des heures. Je suis si excitée à l’idée d’arriver que je n’arrive pas à me reposer.  Je m’active à ranger le bateau. J’ai vidé toute la cabine avant utilisée comme espace de stockage et j’ai libéré le lit. Cette nuit, nous dormirons ensembles dans des draps frais, le rêve ! Après 15 jours sans se laver, il nous reste de l’eau pour prendre une douche ! En fait, vous savez, le fait de passer autant de temps dehors sous le vent et le soleil nous a aéré et nettoyé. Nous ne sentons même pas mauvais et nos cheveux ne sont pas gras. Avant, nous passions du temps à l’intérieur et il fallait se laver tous les jours pour ne pas sentir le fauve. 

 

La dernière épreuve 

 

Deux heures avant l’arrivée, nous ne sommes pas encore au bout de nos peines: le moteur nous joue un mauvais tour : il perd de l’huile... Une masse noire rempli le fond de cale du moteur en plus de l’eau provenant de la pompe à eau. Nous éteignons le moteur et continuons  sous voiles, aucun de nous n’est motivé à tenir la barre, c’est dur, on n’en peut plus ! Entrer de nuit dans une baie inconnue, sans aucune visibilité, avec un moteur qui risque de nous lâcher, franchement nous avons peur. Nous hésitons. Que faire ? Continuer jusqu’à Nuku Hiva pour arriver demain matin avec la lumière du jour ou tenter le coup ? Courage ! On va y arriver. J’éclaire les autres bateaux avec une lampe torche, je peine à les distinguer. Il y en a que trois. Nous avons la place et nous nous mettons bien à l’écart. L’ancre est posée. La tension redescend. Nous ouvrons une bouteille de rouge et fêtons notre arrivée. 

 

Le paradis 

 

Au réveil, c’est la surprise ! « Oh ! Waouh ! Que c’est beau ! Mais que c’est beau ! » Nous sommes totalement éblouis par le décor époustouflant ! Aucun mot, aucune image ne sauraient révéler l’ambiance et la beauté extraordinaire qui nous entoure. Contemplant le décor, nous sommes comme envoûtés. Si le paradis existe, je crois que nous l’avons trouvé ! « Le temps s’immobilise aux Marquises », je pense que l’on va rester ici longtemps... Hiva Oa, l’île des poètes, peut-être que l’âme de Brel et de Gauguin inspire encore les lieux... 

 

Nous tardons à mettre pieds à terre. Je crois que nous avons besoin de temps... C’est comme si nous n’étions pas encore prêts à sortir de notre microcosme et nous confronter à la terre, à la civilisation... 

Adam, un marquisien, nous offre un panier de fruits succulents de son jardin. Le petit voilier norvégien et Vagabond sont seuls dans cette grande baie enclavée entre les montagnes. Axel et Cristina nous accueillent avec un plateau de fromages et du vin rouge, nous ne rêvions pas mieux. Le premier jour sur terre, nous marchons dans le magnifique petit village tout en fleurs, très propre et bien entretenu. Il y a moins de 200 habitants. Des jardins, des fruits partout, un cheval attaché à l’ombre d’un arbre, autant de chèvres et de poules que d’habitants. On se croirait presque dans un mini zoo. Adam et Tatiana nous invitent chez eux. Ils apprécient ces moments de partage avec les navigateurs. Ils ont peu mais ils offrent tout. Leur maison est simple, rudimentaire, il y a un toit mais pas de mur, tout est ouvert avec une vue sur le jardin. Je me retrouve avec je ne sais combien de chiens autour de moi et des chats sur mes genoux. Tatiana m’offre un joli collier qu’elle a fabriqué avec des graines. « Ça fait longtemps que vous n’avez pas mangé de viande ? Je vous prépare le cochon et le poisson ». Deux heures plus tard, un repas gargantuesque est posé sur la table, célébrant notre première soirée aux Marquises ! Quel accueil ! Quelle gentillesse ! 

 

Nous ne pouvions rêver d’un plus bel endroit pour une arrivée en Polynésie. Les habitants nous offrent des fruits, ils ont tellement de plaisir à nous voir tout heureux de déguster les meilleurs pamplemousses au monde. Ici, il n’y a ni supermarché, ni restaurant, ni internet, mais il y a l’essentiel... 

 

 

 

« Nous qui aimons souvent partir et aussi souvent arriver. Nous qui trouvons 360° d’horizon marin sous le ciel le plus riche paysage du monde, tour à tour hostile et bienveillant, connu et imprévisible, radieux de la paix des temples grecs et déchiré en un enfer dément, passant par toutes les couleurs du prisme et de l’âme, et qui, comme une âme, respire. Nous qui avons tenté d’accorder notre souffle à celui de la mer en ne lui demandant rien d’autre que de pouvoir, de temps en temps, vivre et survivre à son rythme. Nous qui aimons le chuintement de l’eau sous l’étrave, et la courbure de la voile travaillant au mieux de sa forme, et le sillage que la mer de l’arrière accourt noyer inlassablement. Nous qui sommes les derniers, confondant l’espace et le temps, à compter sur cette planète les distances en jours. Nous qui ne recherchons ni l’inconfort, ni la fatigue, ni le risque, mais les avons acceptés comme étant de notre lot, avec le sel dans les yeux et sur les lèvres, le vent qui refuse, l’aube qui ne se montre pas encore. Nous qui n’avons rien à gagner, rien à prouver, rien à battre, oui, nous devons être prudents, et pudiques, et discrets. Il faut toujours l’être quand on aime. "

Jean François Deniau, La mer est ronde

 

 

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