Traversée vers les Iles Canaries

November 6, 2017

Nous avons passé 2 semaines sur le chantier à Algeciras, le temps de s'impatienter, de se décourager et d'avoir le moral en baisse... Il faut dire que nos débuts n'ont pas été toujours facile et toutes ces galères mettent à rude épreuve le choix de cette vie-là.  Mais ressaisissons-nous, se serait tellement dommage d'abandonner alors que le meilleur est juste là devant nous et que la phase de préparation est terminée, c'est maintenant que le voyage commence ! 

 
Le problème est enfin réglé : le mécanicien a changé l'arbre d'hélice et a aligné le moteur, avec la garantie que cette fois-ci on est bon pour des années !  La facture salée digérée, nous retrouvons le sourire et un bon feeling...

 

De retour à Gibraltar, à La Linea du côté espagnol, nous patientons 5 jours pour une météo favorable. L'ambiance est jeune et voyageur sur le ponton où chacun bricole pour préparer son bateau pour la traversée vers les îles Canaries. 



1er jour en mer


Nous larguons les amarres 3 heures après la pleine mer afin d'avoir le courant qui nous pousse hors du détroit de Gibraltar, un couloir qui relie la Méditerranée à l'Atlantique.


Des vents violents et des vagues désorganisées nous secouent dans tous les sens !  C'est sauvage ! On regrette de ne pas avoir attendu un jour de plus car on aurait eu des vents moins fort. A deux nous tenons la barre de toutes nos forces pour diriger le bateau dans cette mer bouillonnante qui nous donne une bonne dose d'adrénaline !  Au bout de quelques heures à la barre nous sommes enfin sortis du détroit et nous nous mettons à l'abri du vent le long des côtes marocaines. Ouf ! Un somptueux coucher de soleil récompense nos efforts. Totalement épuisé, nous savourons une boîte de raviolis, notre unique repas de la journée. 

Nous organisons nos quarts de veilles en nous relayant toutes les 3 heures. 
Je prends le premier quart pendant que mon capitaine récupère un peu. D'un coup le vent fraîchi, nous filons à vive allure en direction de la côte et un monstrueux cargo s'approche un peu trop prêt. Paniquée, je réveille Tom qui réagit rapidement. 


Vous connaissez la règle des 5 F ? Faim, Froid, Frousse, Fatigue, soiF = la recette du mal de mer ! 
Je réunissais toutes ces conditions pour qu'il s'installe et une fois bien présent c'est difficile de s'en défaire. Le patch de scopoderm n'a pas l'effet escompté, du moins pas à ce moment-là. Je suis le nez dans un sceau toute la nuit. Tom doit assurer cette première nuit seul, le pauvre. D'autant plus qu'il doit redoubler d'attention car un épais brouillard rend la visibilité quasiment nulle, il faut alors tendre l'oreille pour entendre les cargos qui sont nombreux dans cette zone. Nous n'avons pas de radar ni AIS...

2 ème et 3eme jour en mer


Nous longeons de loin la côte marocaine en direction du sud, c'est la pétole. L'océan est comme un miroir. Nous naviguons un moment au moteur pour essayer de sortir de cette zone, mais nous n'avons pas un grand réservoir et nos réserves de diesel s'épuisent. Alors la seule solution c'est d'attendre le vent, il va bien finir par arriver, la patience est la première vertu du marin. C'est presque un peu flippant de se retrouver là, tout seul entouré de bleu à l'infini et de se dire qu'on est coincé là pour on ne sait combien de temps. Et quand je pense qu'on se trouve au-dessus d'une profondeur de 4000 mètres c'est d'autant plus impressionnant ! 
C'est une sacrée expérience pour moi de me retrouver coincée là au dépend des éléments de la nature. Moi qui rêvait d'aventure et bien je suis servie ! 

 
Les nuits sont fraîches et très humides, nous ressemblons à des bonhommes Michelin avec nos couches de vêtements : pour ma part j'ai un sous pull + 2 polaires+ ma veste de navigation, un collant épais, un pantalon et un pantalon étanche voir deux ! Et avec tout ça, si je n’ai pas chaud et bien il y a un problème ! Bref je crois que je ne suis pas prête à affronter le Cap Horn ! Cap sur les tropiques ! 


Mais à mesure que nous descendons vers le sud, la température augmente et l'humidité diminue.  Les veilles sont de plus en plus agréables.

 

4e jour en mer


Enfin le vent se lève et nous offre une magnifique journée de navigation avec des vents stables et une mer belle et agréable, ça change de la Méditerranée ! C'est trop beau ! Nous pêchons notre première dorade. Mais nous avons un peu pitié et elle profite de notre temps d'hésitation pour se libérer en sautant du sceau direct à la mer avec un joli piercing en souvenir. Dommage elle aurait bien complété le gratin de patates douces. Ce soir-là, toute sa famille fait des sauts hors de l'eau autour du bateau pour nous narguer pendant notre souper...

  
Vivre proche de la nature, s'émerveiller, dans ce désert de bleu que l'on contemple et qui nous apaise. 
Un petit canarie vient de temps en temps nous rendre visite, il chante et puis s'envole à nouveau !  C'est fou les distances que parcourt ces petits oiseaux ! Un jour, il se retrouve prisonnier de notre bulle en plexiglas, un peu traumatisé par cette expérience, il n'osera plus venir visiter notre bateau.
Quelques jolis poissons pilotes à rayures ont élu domicile autour de la coque de Vagabond, ils nous accompagnent depuis plusieurs jours.

 

5e jour en mer


Le vent s'est à nouveau endormi et nous passons encore une journée planté au milieu de nulle part. 

Les nuits sont magiques ! Des étoiles filantes tombent du ciel. L’horizon disparaît, les étoiles se reflètent sur l'eau, donnant l'impression de flotter en apesanteur dans l'espace.

 

6e jour en mer


C'est la pleine lune, elle amène un changement de temps, le ciel devient menaçant et se couvre de nuages. Le baromètre descend légèrement, nous traversons une petite dépression, quelques gouttes de pluie tombent et bonne nouvelle : le vent est de retour ! On avance ! 

7e jour en mer


Une magnifique journée de navigation, un vrai bonheur ! Et enfin les dauphins qui viennent nous distraire !  Ils sont partout autour de nous, au moins une cinquantaine qui sautent, font des saltos et s'amusent devant l'étrave. Ils nous accompagnent un moment, quel spectacle ! Ils sont vraiment nombreux ! C'est époustouflant ! J'en ai les larmes aux yeux. Waouw ! Que d'émotions ! 


Et pour couronner le tout : voilà que j'aperçois deux ailerons noirs qui plongent sous le bateau : des baleines !!! 

C'est la première fois que je suis en mer pour une longue durée et c'est une drôle de sensation d'être aussi longtemps sur l'eau, loin de la civilisation. Je commence à comprendre Tom qui parle d'un monastère flottant et qui dis être en paix avec son âme quand il navigue. Je n'en suis pas encore à ce stade mais je me sens vraiment bien... L'expérience est positive et je ne suis même pas pressée d'atteindre les îles...

 

 

8e jour et 9e jour en mer


Mon récit s'arrêterait devait s'arrêter là. Il nous restait 70 milles nautiques à parcourir (130 km), sur un total de 600 milles (1100 km). Nous imaginions passer une dernière nuit à observer les étoiles... Mais nous étions loin de pouvoir nous douter de ce qui nous attendait ! 


La soirée débute avec les dauphins qui nous escortent un long moment, pour mon plus grand bonheur ! Je ne peux pas être plus heureuse et ils sont une bonne thérapie contre mon mal de mer, qui, ce dernier jour, a refait son apparition, parce que mon patch scopoderm ne fait plus effet au bout de trois jours et qu'aujourd'hui nous sommes dans une zone de basses profondeurs ce qui engendre beaucoup de houle croisée pas agréable. 

C'est une magnifique soirée ! Quand tout à coup, dès le soleil couché, le vent se lève violemment. Nous avons trop de surface de voiles, il faut réduire, mais cela implique que Tom aille à l'avant du bateau pendant que je tiens la barre pour mettre le bateau dans le vent. C'est sport ! 


Nous sommes dans une belle tempête ! L'océan en furie se déchaîne, des déferlantes de 3 mètres me donnent les frissons. Nous surfons sur des vagues qui nous poussent par l'arrière alors que d'autres vagues nous choquent par le côté, autant dire qu'on est bien secoué ! Ni notre nouveau pilote automatique ni le régulateur d'allure n'arrive à gérer des vagues pareilles alors nous devons barrer pour tenir le cap. La nuit est interminable ! Le vent nous pousse dangereusement vers la côte de Lanzarote alors qu'il fait encore nuit. Approcher le port que l'on ne connaît pas dans de pareilles conditions n'est pas raisonnable. Nous décidons donc de contourner l'île dans le nord, cela nous permet d'attendre le lever de soleil.

Nous sommes épuisés et luttons contre le sommeil. Je n'ai plus la force d'aider Tom à tenir la barre et je suis malade.  Paniquée, j'ai peur que notre bateau se renverse et que tout s'arrête là, j'ai réellement cru que c'était la fin. Notre destin repose dans les mains de Tom qui essaie de me rassurer comme il peut et répète qu'il va nous sortir de là.

 

Une fois le soleil enfin levé, nous décidons d'utiliser nos derniers litres de diesel pour atteindre l'île de Graciosa. Elle nous paraît loin, nous prenons des vagues impressionnantes par le travers. Mais voilà que devant l'île notre moteur commence à nous lâcher. Quel cauchemar !  Ce n'est vraiment pas le moment ! Nous devons entrer dans le canal entre Graciosa et Lanzarote avec un vent et un courant contraire, sans moteur c'est impossible. Nous n’avons jamais autant prié de notre vie ! Notre moteur crève à plusieurs reprises jusqu'à ce qu'on arrive enfin au port de Graciosa. D'autres navigateurs nous aident à nous amarrer. Vu nos têtes, l'état bordélique du bateau et le vent qu'il y a dans le port, ils imaginent qu'on revient d'une nuit en enfer ! Je prends mon capitaine dans les bras, nous laissons retomber la tension et fondons en larmes. 

 

Le mauvais temps va encore durer plusieurs jours, le vent souffle fort dans le port et nous savons que dehors c'est pire et nous réalisons ce qu'on vient de vivre. Nous réalisons aussi à quel point notre Vagabond est solide car rien n'a cassé ! Il s'est très bien comporté dans les vagues et c'est rassurant d'avoir un bon bateau tout comme un bon capitaine ! C'était ma première tempête... 


Cette première traversée m'aura montré tous les bons et mauvais côtés de la navigation. Mais l'effort en vaut le coup, c'était toute une aventure d'arriver ici, sur cette île d'une beauté à couper le souffle !  

 

 

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